Le design du bonheur

Posté le 22 août 2016
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Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’un sujet que j’étudie de près en ce moment: le design positif. Qu’est ce que c’est ? Et bien pour ceux qui ne le savent pas, mon objectif futur est de créer ma propre marque d’objets: des tissus, de la papeterie, des objets de déco… Sauf que j’ai beau être une vraie esthète, aimant les belles et bonnes choses de la vie, j’aime aussi ce qui a du sens et faire des choses utiles est très important pour moi. Du coup, mon but n’est pas de lancer des objets simplement beaux, mais j’espère, des objets inspirants qui auraient un impact positif sur l’humeur et la confiance des gens.

Vaste programme, je sais! Mais au fil de mes recherches, j’ai découvert que cette pratique existe déjà, cela s’appelle le design positif (positive design). Encore peu répandue, cette forme de design cherche tout simplement à rendre les gens… heureux. Elle est fortement influencée par les travaux de la psychologie positive, qui étudie les sources du bonheur humain.

 

Qu’est ce qui rend le design « positif » ?

Dans le monde du web (et des nouvelles technos en général), ça fait un bon bout de temps qu’on parle du design d’expérience utilisateur, ou UX design en plus hype. Avant, on concevait une application ou un site en se préoccupant seulement de ses aspects techniques et esthétiques. Avec l’UX design, on a commencé à envisager les produits et services comme des « expériences », on s’est alors intéressé à l’utilisateur, qui il était, ce qu’il voulait, l’environnement où il était… Tout ça pour rendre nos services et produits plus naturels et plus agréables à utiliser.

Mongolfière

Dans la continuation, le design positif lui, va plus loin. On s’intéresse aussi à l’utilisateur mais on cherche plus précisément à augmenter son bien-être et son bonheur. Vous me direz, quand on lance un produit ou un service, c’est rarement pour rendre les gens malheureux. On est d’accord. La différence quand on fait du design positif, c’est que la recherche de l’épanouissement de l’utilisateur à travers le produit ou le service est la motivation principale, et non plus une conséquence. Là où avant on ne cherchait qu’à résoudre un problème, on cherche maintenant à créer des opportunités. On ne se préoccupe pas d’éradiquer ou de minimiser les frustrations de l’utilisateur, de s’occuper de ses manques (passer d’un état négatif à neutre), mais plutôt de mettre l’accent sur ce qui va le rendre vraiment heureux (passer d’un état neutre à un état positif).

 

Et qu’est ce qui nous rend heureux ?

Tout ça a l’air bien beau, mais il faudrait quand même savoir en détail ce qui nous rend heureux. À priori à cette question existentielle chacun pourrait répondre différemment. Ce qui me rend heureux ne va pas forcément rendre heureux mon voisin, non ? Pourtant la psychologie positive démontre qu’il existe des ingrédients universels au bonheur:

bonheur et plaisir

  • ressentir des émotions positives: se sentir confiant, trouver un objet beau, sentir une bonne odeur, éprouver de l’amour ou de la compassion…
  • poursuivre des buts personnels: avoir un diplôme, être un bon parent, avoir un bon travail…
  • être une personne « vertueuse » (moralement bonne): selon Martin Seligman, il existe six vertus fondamentales partagées par toutes les cultures: la sagesse et la connaissance, le courage, l’amour/ compassion, la justice, la modération, la spiritualité/ transcendance. Elles peuvent s’exprimer à travers diverses forces de caractères, par exemple pour la vertu de la sagesse en étant créatif ou curieux, ou pour la vertu de la compassion en étant gentil et aimant. Vous voulez connaître les vôtres? Faites le test!

 

Être heureux dépasse donc le simple fait de ressentir des émotions positives ou d’éprouver du plaisir. Pour être heureux, il faut profiter du moment présent certes, mais il faut aussi savoir où l’on va et cultiver un comportement moralement bon pour être épanoui sur le long terme…

 

Les clés du design positif

Modèle positive design

Basé sur les recherches de la psychologie positive, le design positif peut être découpé en trois sous-composantes qui doivent nécessairement être toutes traitées:

  • le design pour le plaisir (design for pleasure): on aide l’utilisateur à se focaliser sur le moment présent et ressentir des émotions positives. Cela peut être directement en faisant du produit/service la source de plaisir (ex: un beau sac en cuir qui sent bon) soit indirectement en facilitant des activités agréables (ex: un bateau qui permet une sortie en mer) …
  • le design pour le sens (design for personal significance): on aide l’utilisateur à poursuivre des objectifs à court ou long terme. Soit de manière symbolique (ex: le thermostat connecté Nest qui symbolise l’adoption d’un mode de vie durable), soit en intégrant une fonction de rappel des objectifs (ex: un bracelet connecté qui incite à faire plus de pas), soit comme le médium qui permet d’accomplir une compétence (ex: un instrument de musique) …
  • le design pour la vertu, la morale (design for virtue): on aide l’utilisateur à être une personne moralement bonne. Comme contre-exemple, on peut évoquer les produits polluants ou non recyclables, qui provoquent inversement des comportement non vertueux.

 

Le design positif possède également cinq caractéristiques:

La recherche d’un impact à long terme (long-term impact)

route interminable

L’épanouissement étant le processus de toute une vie et non une fin en soi, il est important de réfléchir à l’impact du produit/service non seulement pendant, mais aussi avant et après son utilisation.

 

L’équilibre entre plaisir et sens  (balance)

cupcake

On a tout un tas d’intérêts et de priorités et pour être positif, il faut que le design permette de gérer à la fois nos objectifs à court ou long terme et nos intérêts personnels et ceux de la société. Exemple: un bocal à bonbons qui ne permet de manger qu’un bonbon à la fois équilibre le plaisir immédiat (« J’aime les bonbons ») avec des objectifs à long-terme (« Je veux perdre du poids »).

 

Proposer de nouvelles opportunités et non plus résoudre des problèmes (possibility-driven)

façade colorée
Au lieu de réduire les déficiences, on s’occupera de stimuler l’excellence. On essaie de vraiment réfléchir à ce qui rend heureux l’utilisateur et non le rendre moins malheureux dans telle situation donnée. Une plus grand originalité est permise dans le design positif, on ne comble plus un manque, on propose.

 

La personnalisation (personal fit)

nuancier

Plus que dans toute autre forme de design, le designer « positif » doit avoir une solide compréhension de l’utilisateur, son environnement, son mode de vie, ses forces, ses valeurs et ses buts. Pour que le service ou le produit fasse vraiment écho chez l’utilisateur, le designer peut proposer une solution ciblée à un nombre restreint d’utilisateurs, ou pourquoi pas opter pour une solution personnalisable.

 

L’implication active de l’utilisateur (active user involvment)

cadenas pont paris amour
La consommation passive apporte difficilement le bonheur. L’objet ou le service doit impliquer l’action de l’utilisateur. Impliquer l’utilisateur est aussi très recommandé dans le processus de conception.

 

À quoi ça ressemble le design positif ?

En terme de résultat visuel, faire du design positif ne change pas grand chose, puisqu’on veut principalement impacter le bien-être de l’utilisateur de manière durable. Bien que cette démarche est encore rare, on peut tout à fait trouver des objets existants qui possèdent les caractéristiques du design positif. Pour exemple, j’ai choisi les deux objets suivants:

 

Le calendrier de fruits et légumes « Le Primeur », par Papier Tigre

Le primeur Papier Tigre

Un chouette calendrier de fruits et légumes bien design(fait appel au plaisir= je le trouve super joli), qui permet de connaître les fruits et légumes de saison (fait appel au sens= je veux manger plus sainement, faire des économies, avoir un mode de vie durable) et qui témoigne d’une bonne initiative (fait appel à la vertu= l’amour, la compassion, je respecte la nature et l’environnement). Chez Papier Tigre.

 

 

La carte du monde à gratter, par Nature et Découvertes

carte du monde à gratter nature et découvertes
La fameuse carte du monde pour montrer tous les endroits qu’on a visité, qui nous rappelle tous ces merveilleux paysages, ces plats succulents, ces beaux moment passés avec des proches ou de gens d’autres cultures (= plaisirs visuels, gustatifs, moments de bonheur avec des gens). On doit gratter soi-même les pays visités (= implication de l’utilisateur, personnalisation), elle est le symbole d’une envie de découvrir le monde pour les passionnés de voyages (=sens, ambitions personnelle) et représente la curiosité (= vertu de la sagesse) ou l’audace d’aller vers l’inconnu (=vertu du courage). Chez Nature et Découvertes.

 

Pourquoi s’intéresser à ça aujourd’hui ?

S’intéresser au design positif peut s’avérer judicieux car désormais nous sommes entré dans l’ère « post-matérialisme ». Nous avons accumulé quantité d’objets et nous nous rendons bien compte que nous ne sommes pas plus heureux, voire même que nous le sommes moins qu’avant. Certains décident donc d’adopter un comportement à l’extrême opposé du matérialisme et tombent dans un minimalisme exagéré. Si certains sont plus heureux en vivant dans des cabanes en paille, sans eau chaude courante, sans télé ou en voyageant autour du monde avec un simple sac sur le dos, ça n’est pas forcément la seule alternative qui existe. On peut être plus heureux sans pour autant se débarrasser de toutes ses possessions, tout simplement en les choisissant mieux. L’argent ne fait pas le bonheur mais il peut y contribuer en nous permettant d’acquérir des objets ou de vivre des expériences qui agiront sur notre bonheur. C’est la mentalité, positive et nuancée qui nous permettra de bien vivre cette époque post-matérialiste.

émotions de la vie

Le post-matérialisme, c’est ce changement de priorités dans les esprits, la recherche d’accomplissement de buts personnels, d’expression de soi et de sentiment d’appartenance à un groupe, une famille, à l’humanité… Créer des objets qui aident les utilisateurs à atteindre ces objectifs sera une des préoccupations essentielles dont devront s’occuper les designers. Aujourd’hui, il y a de vraies opportunités à saisir dans le design positif, puisqu’il y a pratiquement tout à faire. Les gens sont en recherche d’épanouissement personnel et d’influences positives, il n’y a qu’à voir les rayons de livres de développement personnel qui s’étendent de plus en plus. Nos sociétés deviennent de plus en plus complexes et les problématiques se multiplient. Le contexte négatif actuel nous montre bien qu’on ne pourra jamais éradiquer tous les problèmes qui existent dans ce monde. Et puis si on ne se préoccupe que du négatif, on passe à côté des plaisirs de la vie et du vrai épanouissement de soi.

Ainsi, le design positif ne s’oppose pas aux formes de design déjà existantes mais il apporte un complément majeur. Il permettrait d’enrichir les objets et activités et de les transformer en ressources-clés qui nous aiderons à nous sentir heureux et épanoui. C’est vrai, quitte à être entouré de beaux objets, autant que ceux-ci soient profondément utiles à notre bonheur. Et c’est la démarche à laquelle j’aimerais beaucoup participer !

Pour en savoir plus sur le sujet: http://studiolab.ide.tudelft.nl/diopd/

COMMENTAIRES: 2

  1. août 23, 2016 by Darwinien fit mévente Répondre

    Je m’intéresse beaucoup à l’idée de vertu, mais sous un angle peut-être plus pessimiste… Désolé pour ça, j’ai déjà un pied dans le camp d’en face, je crains…

    J’imagine que – particulièrement avec l’anti-matérialisme – on s’accordera à dire que posséder un certain objet ne rend pas un individu vertueux et que la société ne peut pas moralement déclarer d’un individu qu’il est vertueux (ce qui est un premier niveau de subjectivité) selon ses achats ; selon s’il a acheté un objet de positive design correspondant à ce que la société trouve positif ou non. Ceci affirmé, ce que le positive design peut faire, par contre, c’est *donner l’impression* à son utilisateur qu’il est quelqu’un de vertueux, et je crois que, si j’ai bien compris, c’est son but. Dans ce cas, le positive design est-il intrinsèquement bon ; est-il bon entre toutes les mains ? Veut-on donner l’impression à n’importe qui qu’il est vertueux ?

    Si, à travers le design des médias – un design « de masse » – on parvient à suggérer à chaque individu de la population qu’il est quelqu’un de vertueux, n’en arriverait-on pas à des conflits (surtout à échelle d’un voisin à l’autre, puisqu’on parle ici de comportement individuel) beaucoup plus affirmés et frontaux ?

    Si le sentiment de confiance en soi est un plaisir, alors donner l’impression à l’utilisateur qu’il est vertueux n’est-il pas forcément un plaisir, pour lui ? Doit-on quand même se soucier de la première catégorie ?

    • août 23, 2016 by patternsandquotes Répondre

      Ton commentaire soulève pas mal de questions intéressantes. J’espère que je vais réussir à répondre à toutes selon ce que j’ai appris pour l’instant de la psychologie positive et du positive design qui en découle :p

      C’est vrai que lier la question du bonheur et surtout de la vertu au matérialisme est un peu osé et pourrait paraître utopiste, mais seulement si on le voit avec la vision traditionnelle largement partagée qui oppose le matérialisme au spiritualisme (qui fait que beaucoup de gens pensent que pour gagner en spiritualité, on doit forcément se débarrasser de tout comportement matérialiste).
      La crainte que tu as envers le positive design, c’est-à-dire qu’il soit un prétexte de plus pour vendre des objets à des gens en leur faisant croire qu’ils sont vertueux, n’a pas vraiment lieu d’être car de
      1) ce prétexte est déjà utilisé par certaines marques, par exemple c’est ce qui fait vendre du bio à la pelle en ce moment. Mais tu fais bien de soulever la question car de
      2) acheter un produit qui prétexte d’un bon comportement ne nous rend pas heureux si c’est son seul argument. Selon le modèle du positive design, un objet ou un service doit à la fois générer un sentiment de plaisir chez l’utilisateur, correspondre à un de ses objectifs personnels (qu’il avait déjà commencé à poursuivre avant ou bien qu’il avait déjà envie de poursuivre) et aussi encourager un comportement vertueux. Et surtout, il faut une vraie implication de l’utilisateur, ce n’est pas le produit en lui-même qui rend heureux mais ce qu’on fait avec, doncil n’y a pas d’effet positif sans son action. J’aime bien l’exemple de l’instrument de musique car il remplit de façon évidente ces trois fonctions (le plaisir sonore ou du toucher,l’objectif de développer ses compétences musicales et la vertu de la sagesse/ connaissance par exemple). Chercher la vertu qui se cache derrière un objet que l’on conçoit n’est pas un bon point de départ je pense. Je l’envisagerais plutôt comme une donnée à vérifier: je designe un objet pour qu’il fasse plaisir et soit utile à l’utilisateur, et derrière je m’assure qu’en l’utilisant, l’utilisateur ne se pensera pas comme quelqu’un de mauvais.

      Le positive design a surtout pour but de répondre à un besoin croissant de sentiment de bonheur authentique chez les gens. On pourrait trouver la démarche utopique ou naïve mais ça découle d’une vraie problématique, s’il y a de la demande, il va bien falloir y répondre car le consommateur va privilégier les produits et services qui s’en occupent. Là où c’est bien foutu c’est qu’au fond le sentiment de bonheur est personnel, c’est difficilement manipulable. Si on peut dire qu’en général on peut tous se faire avoir par la pub et la société de consommation qui veut nous vendre des produits médiocres et inutiles en nous en vantant les mérites, c’est très difficile de faire mentir notre sensation de bonheur, c’est tellement intime et aussi beaucoup lié à l’inconscient. Finalement le design positif dépend plus de l’identité de l’utilisateur que du produit en lui-même.

      Enfin la notion de positive design est encore en construction, ça soulèvera forcément plein de questions et de problèmes dans le futur… Il faudra surtout s’aider des travaux de la psychologie positive. Qui est une discipline aussi très récente, la question du bonheur est fascinante mais il y a encore beaucoup à apprendre à ce sujet.

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